Une Lettre de Walter Benjamin
au sujet de
»Le Regard« de Georges Salles
[Zweite Fassung]


Je vous écris, encore captivé par le livre que vous m'avez fait emporter. Après vous avoir quittée l'autre jour, je suis entré dans un café et j'ai sorti »Le Regard«. Il faut vous dire que le charme a opéré dès la première page. Le plaisir d'y voir bousculé, par la comparaison entre l'art culinaire et l'Art, bon nombre d'idées reçues y fut sûrement pour quelque chose. La frivolité de ce début ne s'attaque pas à ce qu'il y a de sérieux dans l'œuvre d'art mais bien plutôt à ce qu'il y a de convenu dans notre façon d'en parler. Elle fait, en outre, penser à un auteur qui parlerait sensément des choses de la cuisine, et cela ne doit pas vous déplaire.

La particularité essentielle de Georges Salles pourrait bien être une ingénuité souveraine dans la réception de l'œuvre d'art. C'est en tout cas le don qu'il voudrait avant tout communiquer au public. Qui ne l'approuverait parmi ceux qui sont toujours péniblement frappés par le spectacle qu'offre, dans une exposition, en vogue, le grand public – hâtif dans son parcours, impatient d'en venir au jugement et pauvre dans les termes pour l'énoncer. On ne peut donc que tomber d'accord avec Georges Salles quand, résumant certaines expériences dont le champ a été le Louvre, il est amené à écrire: »Un musée, réellement éducatif, aura pour premier but d'affiner nos perceptions, ce qui sans doute n'est pas malaisé chez un peuple qui, si on l'y engage, saura apprécier ses poteries ou ses tableaux aussi bien que ses vins.« Si la prise de conscience et le pouvoir d'articulation dans la joie des sens est une vertu française, on peut penser que c'est un programme essentiellement français qui est ainsi défini par l'auteur.

Ce programme comporterait les aspects les plus divers. Il y en a pourtant un, précieux entre tous: être accessible au charme que peut conférer aux œuvres l'action du temps. (Ici, encore, la comparaison entre les connaisseurs de crus et de créations artistiques ne serait point hors de propos.) L'action du temps, au fait, me paraît s'engager sur un double plan; sur le plan spirituel aussi bien que sur le plan matériel. Et si je voulais chercher querelle à Georges Salles, c'est de ne nous avoir rien dit de la première, puisque je me tiens assuré qu'il ne nous en aurait pas parlé avec un accent moins émouvant que de la seconde. (Gide, un jour, a trouvé l'essentiel des chefs-d'œuvre dans le fait qu'ils sont, par leur survie, assujettis à une action spirituelle du temps. »Les grands auteurs ont ceci d'admirable qu'ils permettent aux générations successives de ne pas s'entendre.«) Georges Salles insiste bien plutôt sur une action du temps par laquelle les œuvres se verront parachevées dans leur matière. Il confesse d'avoir souvent »préféré à l'individualité précise de l'objet neuf la pièce amortie, que l'âge a tassée dans sa forme essentielles C'est bien la façon de voir d'un œil rêveur, d'un œil plongé dans les années profondes d'où nous saluent (telle la clarté d'un astre depuis longtemps éteint) ces »êtres disparus aux regards familiers« que sont les œuvres. L'auteur aurait pu faire siens les vers de Victor Hugo:

 

Non, le temps n'ôte rien aux choses.

Plus d'un portique à tort vanté

Dans ses lentes métamorphoses

Arrive enfin à la beauté.

. . . . . . . . .

C'est le temps qui creuse une ride

Dans un claveau trop indigent;

Qui sur l'angle d'un marbre aride

Passe son pouce intelligent.

 

Je crois bien avoir compris combien vous prisez le livre de Georges Salles. Il me faut donc, en quelque sorte, m'excuser de le rapprocher d'un auteur dont je sais que vous l'aimez peu. Il me paraît difficile, cependant, de ne pas évoquer, au sujet du »Regard« le nom de Proust. On n'a guère insisté sur l'élément parisien dans Proust. C'est pourtant une sensibilité toute urbaine qui dégage une odeur de violettes de la grisaille de la rue de Parme ou qui amène le narrateur à étudier le chassé-croisé des trois clochers de Méséglise. De même pour Salles. On n'a qu'à lire son dernier chapitre pour comprendre à quel point sa sensibilité artistique est celle d'un homme accoutumé aux secousses et aux vertiges auxquels expose le tourbillon des métropoles. »Le Regard« est un livre très parisien et qui se veut ainsi. Guettant la »Beauté qui vient de loin et se prolonge«, Salles est travaillé sourdement par le désir d'apprendre »sous quel aspect renaîtra dans la perspective des siècles« ce décor dans lequel il vit – »cet homme en chapeau mou, ce taxi qui démarre, ces grues sur la berge« et lui qui les regarde.

Pourquoi enfin, ne pas vous avouer que j'ai une raison intime pour aimer ce livre. J'ai connu une suite d'années où les transports les plus doux m'ont été inspirés par les pièces d'une collection que j'avais rassemblées avec une patience ardente. Depuis sept ans que j'ai dû m'en séparer je n'ai plus connu cette brume qui, se formant à l'intérieur de la chose belle et convoitée, vous grise. Mais la nostalgie de cette ivresse m'est restée. N'ayant eu ni la force ni le courage de me refaire une collection, un transfert s'est opéré en moi. Grâce à lui des passions qui, autrefois, allaient vers les pièces qui m'obsédaient se sont tournées vers une recherche abstraite, vers l'essence de la Collection elle-même. Ou bien vers ce mystérieux genre d'homme qui, avec Léon Deubel, peut dire: »Je crois ... à mon âme: la Chose.« C'est dans le laboratoire de ces recherches, à côté de certaines pages du »Cousin Pons« ou du »Magasin de Curiosités« de Dickens que je vais ranger le livre de Georges Salles. Car il parle des collectionneurs comme on n'en a guère parlé. Il vous fait, du reste, comprendre cette chose capitale qu'il ne saurait se former le sens de l'art en qui ne possède pas au moins une belle chose à lui.

Une sensibilité intransigeante, aux réactions sans appel, a, chez, Georges Salles, sa contre-partie dans un jugement qui, négligeant l'érudition facile, s'engage dans les chemins détournés de la pénétration théorique. »La vérité«, en effet, »n'est pas dans l'immédiat; elle n'est pas davantage dans l'habituel.« Voilà le langage d'un écrivain pour qui la dialectique n'est pas un concept livresque mais une chose éprouvée dans la vie. C'est pourquoi »Le Regard« se rattache non seulement aux plus subtiles de nos tentations mais aux plus ardues de nos tentatives. Je n'en veux pour preuve que le chapitre »L'Ecole«, où Georges Salles trace, en un croquis puissant et hardi, ce qu'on pourrait nommer l'histoire de la perception humaine. »Tout œil est hanté, le nôtre aussi bien que celui des peuplades primitives. Il façonne à chaque instant le monde au schéma de son cosmos.« Il y a chez Riegl, le magnifique historien des arts mineurs dans la décadence romaine, des lumières semblables. Georges Salles, en les rapprochant d'un »trouble optiques d'un »renversement visuel« dont l'art de nos jours nous fait les témoins, donne à ces lumières un éclat nouveau. De tels passages font sentir la réelle profondeur de ce petit livre qui ne cherche point à en prendre l'air.

Georges Salles rappelle ces collectionneurs qui, en vous admettant chez eux, ne font pas étalage de leurs trésors. A peine dirait-on qu'ils les montrent. Ils les donnent à voir.


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