Georges Salles, Le regard. La collection, Le musée, La fouille, Une journée, L'école. Paris: Librairie Plon (1939). 301 S.
[Erste Fassung]


Il y a peut-être deux sortes de livres: ceux qui montrent et ceux qui donnent. La perfection n'a rien à voir dans cette différence. Mais il y a différence. Celui qui vous montre une chose vous initie en un aspect du monde. Il se posera votre supérieur qu'il le veuille ou non. Celui qui vous donne la chose pourra s'effacer. (Donner est une façon de se rendre dispensable.) Le livre de Salles est de ceux qui donnent. L'auteur s'y efface pour autant qu'un homme qui déborde d'un sujet peut s'effacer lui-même.

Adrienne Monnier a parlé ici-même du »Regard« avant qu'il n'ait paru. Elle a dit ce que ce livre a de charmant, ce qu'il a d'inquiétant aussi. Peut-être est-ce le don qu'il vous propose qui est inquiétant. Mais sa façon de le proposer devra vous rassurer. Et les deux semblent se tenir, en fin de compte.

La particularité essentielle de l'auteur pourrait bien être une ingénuité souveraine dans la réception de l'œuvre d'art. C'est en tout cas le don qu'il voudrait avant tout conférer au public. Un des champs d'expérience de Salles étant le Louvre, il consacre au Musée une de ses réflexions. »Un musée, réellement ›éducatif‹, aura pour premier but d'affiner nos perceptions, ce qui sans doute n'est pas malaisé chez un peuple qui, si on l'y engage, saura apprécier ses poteries ou ses tableaux aussi bien que ses vins.« Si la prise de conscience et le pouvoir d'articulation dans la joie des sens est une vertu française, on peut penser que c'est un programme essentiellement français qui est ainsi défini par l'auteur. Salles, en s'occupant des musées, souligne tout ce qu'ils doivent aux amateurs et aux collectionneurs inconnus. De ces derniers il parle comme on n'en a guère parlé. Inspiré d'une sympathie fraternelle, il célèbre en eux l'instantanéité du coup d'œil et ce sursaut qui les saisit à l'aspect de l'objet unique. C'est l'ingénuité souveraine dans la réception qu'il salue en eux.

Don aux manifestations multiformes. Il y en a une, précieuse entre toutes: être accessible au charme que peut conférer aux œuvres l'action du temps. C'est, au fait, une action sur un double plan. Plan spirituel et plan matériel, dont l'auteur ne semble retenir que le second. Gide, un jour, trouva l'essentiel des chefs d'œuvres dans ce qu'elles sont, par leur survie, assujetties à une action spirituelle du temps. »Les grands auteurs ont ceci d'admirable qu'ils permettent aux générations successives de ne pas s'entendre.« Salles, par contre, insiste bien plutôt sur une action du temps par laquelle les œuvres se verront parachevées dans leur matière. Il confesse d'avoir souvent »préféré à l'individualité précise de l'objet neuf la pièce amortie, que l'âge a tassée dans sa forme essentielle.« C'est bien la façon de voir d'un œil averti. Salles aurait pu faire siens les vers que Hugo a consacrés à cette intervention du temps.

 

Non, le temps n'ôte rien aux choses.

Plus d'un portique à tort vanté

Dans ses lentes métamorphoses

Arrive enfin à la beauté.

. . . . . . . . .

C'est le temps qui creuse une ride

Dans un claveau trop indigent;

Qui sur l'angle d'un marbre aride

Passe son pouce intelligent.

 

»Le Regard«, par nombre de ses formules heureuses évoque un certain côté de Marcel Proust. On n'a guère insisté sur l'élément parisien dans Proust. C'est pourtant une sensibilité toute urbaine qui dégage une odeur de violettes de la grisaille de la rue de Parme ou qui amène le narrateur à étudier le chassé-croisé des trois clochers de Méséglise. De même pour Salles. On n'a qu'à lire son dernier chapitre pour comprendre à quel point sa sensibilité artistique est celle d'un homme coutumier des secousses et des vertiges auxquels expose le tourbillon des métropoles. »Le Regard« est un livre très parisien et qui se veut ainsi. Guettant la »Beauté qui vient de loin et se prolonge«, Salles est travaillé sourdement par le désir d'apprendre »sous quel aspect renaîtra dans la perspective des siècles« ce décor dans lequel il vit – »cet homme en chapeau mou, ce taxi qui démarre, ces grues sur la berge« et lui qui les regarde.

L'auteur, dans un beau chapitre »L'Ecole«, trace, en un croquis puissant et hardi, les contours de ce qu'on pourrait nommer l'histoire de la perception humaine. »Tout œil est hanté, le nôtre aussi bien que celui des peuplades primitives. Il façonne à chaque instant le monde au schéma de son cosmos.« Il y a chez Riegl, le magnifique historien des arts mineurs dans la décadence romaine des lumières semblables. Elles ont rarement été reflétées. C'est par elles que »Le Regard« se rattache non seulement aux plus subtiles de nos tentations mais aussi aux plus ardues de nos tentatives. »La vérité«, en effet, »n'est pas dans l'immédiat, elle n'est pas davantage dans l'habituel.« Voilà le langage d'un écrivain pour qui la dialectique n'est pas un concept livresque mais une chose éprouvée dans la vie. Vie craquelée de fissures, traces des heurts auxquels l'expose le mouvement dialectique de l'histoire. »Nous sommes à même, dit Salles, de saisir dans l'actuel ce trouble optique dont nous demandions le secret à l'histoire ... Le renversement visuel, dont nous sommes les témoins, a la marque perturbatrice par laquelle s'annoncèrent les grandes mutations historiques.«

Une sensibilité intransigeante, aux réactions sans appel a donc, chez Salles, sa contrepartie dans un jugement qui, négligeant l'érudition facile, s'engage dans les chemins détournés de la pénétration théorique. De là, peut-être, le charme de ces pages où au regard attentif de l'auteur semblent répondre ces »êtres disparus aux regards familiers« que sont les œuvres.


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